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Dimanche 22 mars 7 22 /03 /Mars 15:19

Une nouvelle ère s’est ouverte dans la viticulture bordelaise. Nous venons de prendre en fermage des parcelles de vignes à titre gracieux. Aucun loyer ne sera payé pour l’exploitation des vignes, mais en contrepartie nous entretenons le bien du bailleur et évitons que ses terres ne se transforment en foyer de maladies et ainsi contaminent les parcelles voisines. C’est la seconde fois qu’un tel marché nous est proposé ; la première il s’agissait de vignes situées en bas fond pour lesquelles nous n’avions aucune possibilité de produire un grand vin et pour lesquelles nous n’avons pas donné suite. Celles-là en revanche sont qualitatives, car encore situées à mi-pente sur le coteau et plantées en densité correcte de 5000 pieds par hectare. Il semble que ce type de mise à disposition gracieuse ne soit plus isolé, signe d’une crise viticole sans précédent.

 

Le pire est encore à venir car s’il existe près de 6 000 exploitations viticoles sur la Gironde, je suis prêt à parier qu’au moins 25 % des châteaux vont disparaître dans les 10 années à venir, avec une année 2009 véritablement charnière, suite à un millésime où il manque pas mois de 20 % de récolte alors que les prix sont au contraire orientés à la baisse. Il suffit de lire les Echos judiciaires girondins pour constater que chaque semaine des domaines viticoles sont placés en redressement ou en liquidation judiciaire. C’est tout un modèle de viticulture qui va disparaître, basé sur une galaxie de châteaux anonymes.


Ne subisteront à Bordeaux dans la prochaine décennie que les domaines qui exploitent une marque véritablement forte et qui maîtrisent leur distribution. La marque ce sera soit une appellation « locomotive » comme Saint-Emilion, Pomerol, Margaux ou Pessac-Léognan, soit un nom de château doté d’une vraie image et reconnu par la place de Bordeaux comme le sont aujourd’hui les Châteaux Carignan et sa fameuse Orangerie, Thieuley ou encore Plain-Point et vraisemblablement Malromé.

D’autres domaines travaillant sur des surfaces plus ramassées mais un sens de  la haute couture viticole, s’inspirant largement des techniques des « vins de garage », conseillés par les Michel Derenoncourt ou Stéphane Rolland d’aujourd’hui et de demain, tireront très vraisemblablement également leur épingle du jeu, à l’image d’un Pin Beausoleil ou d’un L’Isle Fort.

Certains domaines leaders ont la chance de cumuler la marque d’une AOC de premier plan et de bénéficier d’une reconnaissance au moins centenaire de la propriété, ce sont les fameux 100 domaines qui dominent la place de Bordeaux. Ceux là devraient diversifier leur marque, la décliner en « produits dérivés » et réussir dans le concept de vin de marque ou d’assemblage là où le négoce bordelais n’a jamais réussi à s’imposer contrairement aux maisons de négoce champenoises ou bourguignonnes. C’est déjà le cas de crus classés médocains qui accolent une partie de leur nom ou un élément graphique évoquant leur propriété sur des bordeaux génériques produits à partir de raisins sélectionnés mais non issus du domaine.

Dans tous les cas, il sera impératif que chaque domaine maîtrise la mise sur le marché de sa production, et dispose pour cela d’un véritable service commercial et marketing, quitte à le partager avec d’autres châteaux comme le propose une structure telle que « Vignerons & Associés » (www.terroirsetchateaux.com).

 

On peut déplorer cette mutation qui sonne la fin d’un certain artisanat, mais elle est inévitable et c’est de toute façon la seule voie pour sortir d’une crise apparue vers 2001. Aujourd’hui, très peu de propriétés viticoles sont rentables. Si l’on doit tenir compte du coût du capital, il est certain que produire du vin est un choix déraisonnable et qu’il vaudrait mieux placer son argent à la banque postale. Si l’on tient compte des week-ends entiers passés sur le tracteur ou en salons des vins à animer des dégustations, alors on saisit à quel point le viticulteur indépendant est parfois un forçat de la vigne. Cette situation où les heures travaillées non rémunérées sont innombrables et où il n’existe pas de rentabilité du capital est anormale et ce d’autant que la prise de risque est plus importante que dans n’importe quel autre secteur d’activité. Le risque est présent partout dans la viticulture qu’il soit commercial, qualitatif, météorologique, sanitaires, etc. Or ce supplément de risque devrait être rémunéré pour permettre que se perpétue l’esprit d’entreprise.

 

Hier, j’étais encore frappé par l’attitude de certains mendiants qui pratiquent la manche au carrefour sur la route de Bordeaux à Libourne. Quel rapport me direz-vous ? Et bien, dans le même temps, des hommes et des femmes de tous âges se tuent à la tâche, avec dignité pour tailler, pour tirer les sarments, pour épamprer. Ces tâches se font généralement sous des climats ingrats : pluies, gel, canicule. Ces personnes qui ont généralement le statut de saisonniers, qui sont encore parfois payées à la tâche, au « prix-fait », on ne les entend pas. Parce qu’ils n’ont pas connu de contrat fixe en peut-être 20 années de labeur, parce qu’ils doivent chaque jour gagner leur pain ou de quoi payer l’essence de la voiture pour leur permettre de se rendre sur un nouveau chantier le lendemain, ils ne peuvent pas faire grève et leur travail ne leur permet que de survivre et non de se créer une espérance. Ces autres forçats de la vigne, là aussi, mériteraient que la place de Bordeaux retrouve non pas une opulence passée mais un souffle d’air, afin de vivre plus dignement et de trouver une rémunération à la juste mesure de l’effort.

 

Pourtant, il y a des raisons d’être optimiste. « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort », comme le disait Nietzche et le chantait Johnny Halliday. Je suis persuadé que ceux qui sauront surmonter la crise découvriront des marges de manœuvre inédites.

 

D’après une étude / cabinet IWSR, la production mondiale de vin devrait continuer de croître de 3,83% d’ici à 2012. Mais dans le même temps, la consommation mondiale de vin va continuer d’augmenter de plus de 6% sur 5 ans, ce qui devrait permettre aux producteurs de bénéficier de prix d’achat acceptables. Ajoutons à cela que, sauf cataclysme, Bordeaux devrait tout de même rester sur la région de production de vin la plus connue et reconnue au monde et que dans le même temps la production bordelaise va se raréfier du fait de l’arrachage progressif des mauvaises parcelles de palus et de l’inévitable pression foncière 1. C’est pourquoi, je pense que le vin est un produit d’avenir, voire que l’investissement dans un domaine viticole pourrait s’avérer un placement de père de famille après avoir longtemps été une danseuse.

 

 

1) Souvenons-nous notamment qu’Alexandre Dumas célébrait les vins de Mérignac ou Villenave d’Ornon comme des grands vins fins français dans son dictionnaire de cuisine, quand aujourd’hui on n’y trouve que des résidences et un aéroport international. De même méditions le fait qu’aucun vignoble n’est éternel s’il ne se remet pas en cause, comme en témoigne le vignoble francilien qui se limite aujourd’hui à près de 17 hectares alors que l’Ile de France était la première région viticole avec 42 000 hectares avant l’invention du chemin de fer.

Par Charles Traonouëz - Publié dans : Réflexions sur la viticulture
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