Crise viticole ou pas, nous assistons dans le vignoble girondin à un déferlement d’investisseurs étrangers, lesquels, après avoir particulièrement réussi dans les affaires, souhaitent acquérir ce qui leur manque le plus, à savoir une respectabilité à l’européenne, une reconnaissance culturelle, une forme de noblesse liée à « l’aristocratie du bouchon ».
Mes activités et mes amitiés avec certains banquiers d’affaires ou intermédiaires fonciers m’ont confronté à ce phénomène qui semble avoir pris de l’ampleur sur les derniers mois en raison de la forte croissance de la consommation de vin en Chine. Loin de penser qu’il s’agit d’une invasion, je reste convaincu que cet engouement mondial est au contraire une chance pour nos vieux terroirs, qui bénéficient ainsi d’apports de capitaux importants permettant une évolution technique de l’outil de travail (lequel soit dit en passant accuse même un certain retard face aux chais ibériques, australiens, sud-africains, californiens, etc.) et se voient offrir ainsi une ouverture à de nouveaux marchés. En cela, les délégations chinoises ne font que reprendre la suite des investisseurs japonais des années 80-90 voire des commerçants hanséatiques, hollandais et britanniques au XVIIème et XVIIIème siècle ou encore des colons romains contemporains d’Ausone. Bordeaux a toujours été une terre d’accueil pour les aventuriers et amoureux de la vigne.
Ce que je déplore en revanche, c’est le manque de sérieux de nombreux candidats à l’acquisition déclarés. Je pensais qu’un riche homme d’affaires, malgré ses millions, restait un homme comme vous et moi sur au moins un point : il peut tout acheter sauf du temps. Le temps est par conséquent la ressource périssable la plus précieuse qui soit. Et pourtant, dès qu’il est question de vin, l’investisseur à une propension à se muer en touriste près à faire la tournée des grands Ducs, à vivre l’espace d’une journée son rêve de châtelain tant qu’on ne lui demande pas de mettre la main au portefeuille.
Récemment un ami agent immobilier me disait avoir reçu des clients en extrême urgence, arrivés un dimanche à l’aéroport de Mérignac après l’avoir prévenu de leur arrivée juste avant l’embarquement depuis Paris. Ses contacts qui ont repris l’avion le soir même ne lui donnent plus signe de vie depuis plusieurs semaines. Et les exemples comme celui-ci sont légions. Par ailleurs, la faible préparation préalable de ces investisseurs est surprenante, comme s’ils découvraient les réalités du monde du vin et ses contraintes économiques. En l’espèce, certains intermédiaires, qui se sont improvisés « vendeur de propriétés viticoles » après avoir sévi dans le pavillon de banlieue ou la villa sur le bassin, ont leur part de responsabilité en acceptant de servir uniquement « d’ouvreurs de portes ». Il en sera ainsi tant qu’ils continueront à promener les investisseurs dans le vignoble au lieu d’évoquer préalablement les sujets qui fâchent : analyse détaillée des comptes et de la politique commerciale, état du vignoble et liste des investissements à prévoir, revue des contrats de travail, etc.
Pourquoi ai-je choisi d’écrire ce billet ? Tout simplement pour éviter certaines déconvenues à des
investisseurs potentiels, qu’ils soient étrangers ou français. Je reste convaincu que le vignoble bordelais est un investissement d’avenir compte tenu de la croissance mondiale des ventes de vin
qui devrait compenser largement la diminution de la consommation nationale, à condition que Bordeaux conserve son statut de référence mondiale.
Mais, encore ce matin, j’ai reçu un email transmis par le Syndicat d’appellation des Côtes de Bordeaux
Saint-Macaire, qui relayait le courrier électronique d’un investisseur du Var souhaitant acquérir des parcelles de vignes à Bordeaux. Cet homme avait envoyé aux 57 Syndicats d’AOC et aux
différents organismes interprofessionnels sa requête, en demandant de faire suivre aux membres des susdites organisations, soit à la bagatelle de 6000 exploitations viticoles. Sachant que
l’investisseur précisait ne pas avoir d’idée à ce stade, ni sur le terroir recherché, ni sur le prix à l’hectare, ni sur les surfaces à exploiter, on ne peut que rester dubitatif face à un
tel message.
Si d’aventure, il ne s’agissait pas d’une plaisanterie ce qui serait pourtant préférable, je conseillerais
sérieusement alors à l’investisseur à se rapprocher d’un expert-comptable et d’étudier en premier lieu sur le papier la faisabilité de son projet (voir pour Bordeaux l’excellent Emmanuel Querre,
qui est par ailleurs viticulteur, avec son épouse Gaëtane, ou le cabinet BSF qui est l’un des spécialistes du secteur). Aux myriades de personnes souhaitant se reconvertir dans la viticulture au
terme d’une carrière professionnelle épanouie, je tiens à préciser que jamais la viticulture n'a ncessité autant de capitaux pour développer et administrer un domaine viticole sur Bordeaux, sauf
à s’astreindre à une vie de galérien et ainsi réaliser soi-même tous les travaux viticoles à pied tout en consacrant les week-ends aux salons et foires pour assurer d’indispensables ventes
directes.
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