En préambule, à supposer que cet article soit mal interprété, je tiens à préciser que je suis un des plus fervents partisans de la
création de Quali-Bordeaux, cet organisme de contrôle en charge désormais des procédures d'agréments pour la région bordelaise.
Pour les non -initiés, auparavant le système était relativement laxiste et chaque viticulteur pouvait revendiquer pour sa production l'appellation Bordeaux, ou une AOC prétendument
"hiérarchiquement supérieure", à la condition qu’elle satisfasse à un test de dégustation. Autrement dit, si les échantillons prélevés dans vos chais étaient jugés convenables par un jury,
alors vous aviez les coudées franches pour la commercialisation de ce vin. Ce système présentait des défauts comme la subjectivité des dégustateurs ou leur frilosité pour sanctionner des vins
(les dégustateurs étant pour partie des vignerons, certains ne voulaient pas prendre le risque de voir leur propre vin ou celui d’un ami déclassé en "vin de table"). Par ailleurs, ce système
basé sur un contrôle en amont n'apportait qu'une sécurité partielle pour le consommateur, puisque l'échantillon devait finir son élevage entre l'agrément et la consommation. Entre temps,
de nombreuses opérations sur le vin ou une mauvaise conservation pouvait aboutir à une altération importante du produit ; lequel produit se retrouvait pourtant sur les rayonnages paré de
la rassurante AOC.
Donc le système a changé il y a un an et désormais les produits sont contrôlés au plus près de la consommation, au niveau de la sortie du chai ou d'une mise en bouteille. Par ailleurs, les
propriétés sont elles-mêmes auditées, analysées, scrutées, afin de déterminer si elles sont aptes à la production de vins en AOC et c'est l'objet principal de mon propos.
Ainsi, parmi les quelques 6200 exploitations viticoles girondines, Malromé a eu l'insigne privilège de figurer parmi les 120 propriétés auditées depuis la création de Quali-Bordeaux. C'était
avant hier. L'expérience a été pour le moins troublante.
Je savais qu'en dépit de gages de qualité, comme en témoigne les récentes distinctions obtenues sur les 12 derniers mois (Coup de Coeur Guide Hachette triplement étoilé, Talent de Bordeaux, médaille d'Or à Bordeaux, etc.), nous n'étions pas exempt de défauts, loin de là.
Ce qui est pour le moins désagréable c'est finalement d'être assimilé à un suspect. Très franchement, j'ai subi deux contrôles fiscaux
sur les quatre dernières années et l’atmosphère y était plus chaleureuse et détendue que lors de notre contrôle Quali-Bordeaux. Il a régné pendant toute cette longue journée (9 heures - 19
heures) un climat que ne désavouerait pas Torquemada. Nous avons eu droit à une revue exhaustive de chaque parcelle avec comptage du nombre de pieds manquants et mesure des distances séparant
chaque pied, contrôle de la surface de feuillage, revue du carnet de chai, contrôle des vins présents en barriques et en cuves, rapprochement du stock physique avec nos déclarations douanières.
Je me suis détendu pendant l'audit en imaginant mes contrôleuses fraîchement sorties d'école, mais très compétentes, expliquant les manquements dans la procédure à un vigneron sexagénaire
représentant la sixième génération de vinificateurs.
Clou de la journée, nous nous sommes vu affliger 7 constats d'anomalies donnant lieu à sanctions. La plus amusante est certainement celle relative aux analyses de maturité. Il m'a été reproché
de ne pas pouvoir justifier d'analyses des raisins avant vendanges (en fait nous n'avons conservé trace d'analyse de la maturité des raisins que pour les vins de sauvignon blanc). A défaut
d'analyses, nous aurions dû consigner dans un cahier les résultats des dégustations de raisins que nous avons réalisées. Là où la situation me semble ubuesque c'est que :
- jusqu'à présent le laxisme le plus total régnait dans les vignes et les chais du bordelais et soudain il faudrait tout contrôler, tout consigner ;
- justifier d'analyse de maturité revient pour le contrôleur à s'assurer que le vigneron n'ait pas vendangé trop tôt. Aussi, un peu de pragmastisme est parfois nécessaire car nos vins font
presque tous 14° d'alcool sur le millésime 2008 et je ne pense pas que nous puissions être suspectés de sous-maturité. Par ailleurs, nous avons commencé les vendanges des plus avec près de 3
semaines de recul par rapport à nombre de nos voisins.
En conclusion, je ne critique pas le fait d'être contrôlé puisque c’est le seul moyen de redonner du lustre aux AOC. Je déplore simplement qu'il n'y ait pas eu de graduation et que nous soyons
passés pour Bordeaux du laxisme intégral à la sanction directe sans faire étape par une nécessaire phase de pédagogie. Par ailleurs, il faut aussi avoir présent à l'esprit que les contrôles
Quali-Bordeaux se cumulent aux contrôles des Droits indirects, du service viticulture des Douanes, des services fiscaux, de la MSA, de l'inspection du travail, de la DGCCRF, et que ce sont
autant de journées qui font défaut pour vendre nos vins et pouvoir ainsi lutter dans la grande compétition mondiale face aux vignerons Australiens ou Californiens.
L'enseignement principal de cette journée est qu'il n'y aura désormais plus de place pour un certain artisanat dans la viticulture. Le vin est
de plus en plus assimilé par les organismes de régulation et de contrôle à un produit agroalimentaire classique. On peut le déplorer, mais il faudra très vite s'adapter pour rester dans la
course sinon les sanctions tomberont. Une profession est en train d'émerger dans le vignoble, c'est celle de directeur qualité / traçabilité.
Pour en rire voici les conséquences sur l’organigramme de la venue de Quali-Bordeaux au Château :
